Il y a urgence. Depuis un an, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) n'exclut pas que la grippe du poulet, qui ravage aujourd'hui les élevages asiatiques et a fait quelques victimes humaines, puisse constituer une bombe à retardement biologique, prémices d'une nouvelle et redoutable épidémie mondiale ou pandémie. Et pour cause : il est aujourd'hui établi que le virus de la grippe espagnole, le H1N1, qui fit entre 1917 et 1919 au moins 20 millions de morts sur la terre (plus de deux fois le nombre des victimes de la Grande Guerre !), était, déjà, une adaptation à l'homme d'un virus aviaire ayant franchi la fantomatique « barrière d'espèce ». Une transgression également réussie par le redoutable VIH du sida, passé, lui, du singe à l'homme.
Les virus à ARN (acide ribonucléique) comme celui du sida et ceux de la grippe sont incapables de se reproduire par eux-mêmes. Pour se multiplier, ils ont besoin de détourner à leur profit l'appareillage des cellules d'un organisme dans toute leur complexité. Pour pénétrer ces cellules et s'y faire répliquer à l'identique, ils doivent posséder une clé pour ouvrir la porte de leurs hôtes involontaires. Une fois multipliés, il leur faut aussi détenir la clé ouvrant la porte de sortie, celle qui permet leur dissémination. Or, ces clés sont propres à chaque espèce. C'est pourquoi les virus sont appelés des « parasites obligatoires ».
La clé d'entrée est une protéine appelée hémagglutinine (H). On en connaît 15 variantes. Celle de sortie est la neuraminidase (N), qui possède 9 variantes. Le virus de la grippe espagnole est appelé H1N1, 1 étant le numéro d'identification des clés. Celui de la grippe aviaire d'aujourd'hui, possédant les clés 5 et 1, a donc été baptisé H5N1.
Une « barrière d'espèce » pourtant contournable
Normalement, un virus donné ne peut donc infecter qu'un hôte donné. C'est le fondement de la fameuse « barrière d'espèce ». Une barrière qui, en fait, est, on l'a vu avec la grippe espagnole et le sida, partiellement ou totalement contournable. Parfois, en rusant, un virus parvient, en effet, à pénétrer les cellules d'une autre espèce qu'il oblige à le répliquer jusqu'à les tuer, c'est le cas de celui de la rage. Mais ne possédant pas la clé de sortie, il reste confiné dans l'organisme humain. Voilà pourquoi l'homme ne peut transmettre la rage à l'homme.
Il en va de même du nouveau virus de la grippe aviaire H5N1 apparu pour la première fois à Hong Kong en 1997. À dose massive, il est capable de tuer un humain, mais, pour l'instant il n'a pas acquis la clé de sortie des cellules humaines. Il meurt donc avec sa victime sans que celle-ci puisse être à l'origine d'une épidémie.
Pour fondre d'une espèce sur l'autre, les virus ont deux tactiques : l'adaptation par mutations ponctuelles, ou le réassortiment. Les mutations interviennent au hasard des réplications. Il s'agit de fautes d'orthographe chimiques. Le plus souvent l'opération est défavorable au mutant, mais il n'est pas impossible qu'elle le dote, par le plus pur des hasards, d'une clé ouvrant la porte de sortie de la cellule. Dès lors le virus ainsi humanisé peut être à l'origine d'une nouvelle épidémie humaine de grippe.
Le réassortiment suppose que deux virus, l'un humain, l'autre aviaire, pénètrent simultanément la même cellule pour s'y faire répliquer. Dans un premier temps, l'ARN des deux virus y est démonté pièce à pièce, qui, chacune, sont alors multipliées en grand nombre. À partir de ce lot de pièces détachées, la machinerie cellulaire remonte autant de virus complets. Parfois, mauvaise mécano, elle mélange les pièces du puzzle et crée des virus patchworks. Êtres d'autant plus dangereux qu'ils sont inconnus du système immunitaire de l'hôte. Durant les cinq jours que dure l'infection grippale, l'organisme est incapable d'organiser une contre-attaque à partir de zéro. Ce réassortiment peut également se produire chez le porc.
Dès lors, une course de vitesse s'engage entre les biologistes et le nouveau virus. Disposant de la nouvelle souche pathogène, les premiers vont tout faire pour produire un vaccin. Le nouveau virus s'emploie, lui, par « vocation », à infecter un maximum d'humains. Voilà pourquoi il est si important de détecter, dès sa création, un virus humanisé. Ce qui est vrai pour l'agent de la grippe aviaire l'est pour tous les pathogènes des maladies émergentes et ceux que des bio terroristes pourraient, un jour, réussir à bricoler dans leur cuisine.
C'est dans ce contexte que Lyon BioPôle entend jouer un rôle majeur. « Notre pôle de compétitivité, explique Bernard Mandrand, son directeur scientifique, repose sur un objectif unique de lutte contre les maladies infectieuses. » En fait, face à ces risques nouveaux, les grands enjeux de la lutte contre les maladies infectieuses dans un monde globalisé, sont bien identifiés. Bernard Mandrand les classe en quatre catégories : « Les connaissances fondamentales sur les virus et les bactéries, la production des vaccins et des tests de dépistage, la vigilance vis-à-vis des nouveaux pathogènes et de l'évolution des épidémies, la compétitivité, nourrie par la connaissance, des industriels du vaccin et du diagnostic. »
Les virus font de la résistance
Or, face à chacun de ces enjeux, les universités, les laboratoires publics, les industries et les sociétés émergentes de bio et nanotechnologies de Lyon et Grenoble ont, individuellement, depuis longtemps, des compétences à faire valoir. De leur synergie devrait naître de grandes choses.
Avec Sanofi Pasteur, qui maîtrise le quart du marché mondial du vaccin, marché en croissance de plus de 10 % l'an, Lyon se retrouve au coeur même de la problématique du futur vaccin contre la grippe aviaire. Un vaccin qu'il faut désormais savoir produire sur des lignées cellulaires humaines, et non plus sur des oeufs, comme on le fait traditionnellement.
En effet, en cas de pandémie, on ne pourra tout simplement plus compter sur... les poules pondeuses. Mais, pour être certain que les lignées cellulaires cultivées seront compatibles avec les nouvelles souches virales, il faut étudier leurs interactions réciproques.
C'est l'objectif du programme Interactome de l'Inserm lyonnais. L'enjeu est d'importance, le gouvernement américain ne vient-il pas de passer avec Sanofi Pasteur aux États-Unis un contrat de 100 millions de dollars pour le développement du vaccin contre la grippe, justement, sur lignées cellulaires ?
À Lyon, chez Merial, premier mondial des produits de santé animal, le virus H5N1 est l'ennemi N° 1. On y étudie, en particulier, comment vacciner en masse les poulets et les canards d'élevage, à la fois pour des raisons économiques, mais aussi pour assurer une barrière sanitaire rigoureuse entre le réservoir animal et l'homme. Pour le prix d'une dose de vaccin nécessaire à un être humain, on peut vacciner, soit par aérosols soit par l'eau de boisson, 1 000 volailles.
Avec BioMérieux, huitième mondial du diagnostic, on touche à l'âme même du « bouclier sanitaire » de Lyon BioPôle. Les outils immunologiques et moléculaires qu'il ne cesse de développer et de miniaturiser vont eux aussi être en première ligne dans la prévention de la nouvelle pandémie de grippe. Le projet NanoBio, qui regroupe toutes les capacités grenobloises en matière de nanotechnologie appliquées à la biologie, ne sera pas de trop non plus pour forger les outils de la lutte.
Une fois le spectre de la grippe aviaire éloigné, Lyon BioPôle ne se retrouvera pas les mains vides. Virus et bactéries évoluent, s'adaptent, font de la résistance aux antibiotiques, aux antiviraux. Le « bouclier sanitaire » n'aura de cesse de s'adapter à ces nouvelles menaces. n
Principaux germes identifiés depuis 1973
1973. Rotavirus, diarrhée infantile grave.
1975. Parvovirus B19, anémie du sang.
1976. Cryptosporodium parvum, entérocolite aiguë.
1977. Virus Ebola, fièvre hémorragique.
1977. Legionella pneumophila, pneumonie du légionnaire.
1977. Hantaan virus, fièvre hémorragique rénale.
1977. Camppylobacter, diarrhée.
1980. Virus HTLV 1, leucémie à virus.
1981. Staphylococcus toxin, choc toxique dû aux tampons.
1982. Escherichia coli O157 : H7, colite hémorragique.
1982. Virus HTLVII, leucémie à virus.
1982. Borrelia burgdorferi, fièvre transmise par les tiques.
1983. Virus HIV, sida.
1983. Helicobacter pylori, ulcères gastriques.
1988. Virus HHV-6, roséole subite.
1989. Ehrlichia chaffeennsis, parasitose transmise par les tiques.
1989. Virus Hepatitis C, hépatite C.
1991. Guanarito virus, fièvre hémorragique du Venezuela.
1992. Vibrio cholerae O139, nouvelle forme du choléra.
1993. Hantavirus isolates, pneumonie à virus.
1994. Sabia virus, fièvre hémorragique.
2003. Coronavirus, syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS).
2004. Virus H5N1, grippe aviaire.
Source : http://www.lepoint.fr/content/villes/article?id=115015